Sans-Atout exotiques

Sans-Atout exotiques

il n’y a pas encore si longtemps, toutes les ouvertures et premières redemandes de l’ouvreur à Sans-Atout obéissaient à des critères stricts de distribution. Seules étaient autorisées les mains 4333, 4432 et 5332 avec une mineure cinquième.

Il n’en est plus de même de nos jours. Sont d’abord devenues acceptables les mains comportant deux doubletons (5422 et 6322) puis les 5332 avec une majeure cinquième. On voit même parfois des champions pousser l’outrecuidance jusqu’aux mains comportant un singleton !

L’important n’est pas de chercher à les imiter comme des perroquets mais de comprendre le raisonnement qui peut pousser à ainsi déroger aux règles : quels sont les avantages d’une enchère à Sans-Atout par rapport à une autre à la couleur ? Quels sont ses inconvénients ? De quel côté va pencher la balance ?

Je vais tenter de vous donner ici quelques repères. Que vous soyez semi-débutant ou champion du monde, vous ne serez pas forcément d’accord avec moi. Ce n’est pas grave. Ce qui est important est que vous sachiez, dans les cas où vous serez en désaccord avec mon analyse, pourquoi vous pensez différemment.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il est important de rappeler plusieurs principes fondamentaux mais aux conclusions contradictoires :

Les développements sur les ouvertures et redemandes à Sans-Atout sont souvent plus faciles et maîtrisés que sur leurs cousines à la couleur. Sans-Atout = 1 / Couleur = 0.

Les Sans-Atout exotiques peuvent nous entraîner vers la mauvaise dénomination, que ce soit au niveau de la manche ou du chelem, parfois aussi nous faire manquer une manche ou un chelem car, en cas de fit caché, la main de l’ouvreur n’aura pas pu être évaluée à sa juste valeur. A noter tout de même que ceci est plus grave en match par quatre qu’en tournoi par paires. Sans-Atout = 1 / Couleur = 1.

Les ouvertures de 1 et de 2SA constituent d’excellents barrages. Sans-Atout = 2 / Couleur = 1.

Il arrive que le barrage se retourne contre le partenaire ou que l’absence d’intervention adverse soit en fait un handicap pour le déclarant dans son jeu de la carte. Sans-Atout = 2 / Couleur = 2.

Egalité, balle au centre.

Ouest
  • R2
  • D2
  • RV6532
  • AD5
ONES
?

La main pure pour ouvrir de 1SA !

Elle est trop faible pour 1 suivi de 3 (et la couleur est trop creuse), un peu trop forte pour 1 suivi de 2 et on a envie de recevoir l’entame dans toutes les couleurs tout en barrant les majeures adverses. Même moi qui, comme vous allez pouvoir rapidement le constater, ne suis pas un maniaque des Sans-Atout et n’ai jamais fait mienne la célèbre maxime du numéro 1 mondial Geir Helgemo (tout ce qui ressemble vaguement à une ouverture de 1SA est une ouverture de 1SA), je ne vois pas de deuxième choix.

Ouest
  • AD102
  • 84
  • A2
  • AD962
ONES
?

A-t-on envie de recevoir l’entame ? Clairement non.
A-t-on peur d’une intervention adverse ? Non plus puisqu’on a les Piques.
Risque-t-on d’avoir un problème de redemande après 1♣ ? Non. On dira 1♠ sur 1 ou 1 et 3♠ sur 1♠.
Risque-t-on d’empailler un chelem à Trèfle en ouvrant de 1SA ? Oui, pas souvent, mais ça peut arriver. On peut même empailler une manche à Pique car, si le partenaire en a quatre, la main vaut facilement 19 points, ce à quoi ne s’attend pas le partenaire quand on ouvre de 1SA.

Conclusion : faites ce que vous voulez mais, moi, j’ouvre de 1♣.

Ouest
  • AV2
  • R10542
  • V85
  • AD
ONES
?

Là aussi, l’ouverture de 1SA est évidente, pour plusieurs raisons :

Vous manquerez parfois un fit 5-3 à Cœur mais, en contrepartie, vous trouverez le fit 5-3 à Pique plus facilement.
Vous voulez bien recevoir toutes les entames.
Si vous ouvrez de 1 et entendez 1♠, vous devrez faire une redemande à la fois dangereuse et bien peu naturelle à 2.

Ouest
  • AD75
  • A
  • ARD4
  • A852
ONES
?

Si vous utilisez une ouverture artificielle au palier de 2, indiquez votre redemande.

J’ai reçu cette main il y a bien longtemps. C’était la dernière donne du dernier match de Division Nationale 1. Nous étions alors 12e, soit derniers rescapés provisoires, et affrontions les 13e, placés juste derrière nous, premiers candidats donc à la descente en Division Nationale 2. A l’époque, il y avait seize équipes, les douze premières se maintenant en D1. Egalité à la mi-temps. En deuxième mi-temps, que des donnes plates, sauf peut-être une main où nos adversaires avaient décidé de s’arrêter à 3♠, alors qu’on pouvait aussi en jouer 4… qui chutait en raison des atouts 4-1.

Par crainte d’en rester à 1, j’ai ouvert de 2♣ fort indéterminé, me sentant un peu juste pour 2 forcing de manche avec cet As sec à dévaluer. Sur la réponse de 2, je n’avais d’autre choix que 2SA, la redemande à 2♠ décrivant au moins cinq cartes. Mon partenaire fit un Stayman puis conclut à 4♠ sur ma réponse de 3♠.

Sa main :

AD75
A
ARD4
A852
RV42
543
76
DV109

Comme vous pouvez le constater, 6♠ est totalement tabulaire, à cause de ce singleton pas prévu ! Vu de chez François Duffour (mon partenaire), nous avons 29 ou 30 points H réguliers avec un fit huitième, ce qui ne nous place absolument pas en zone de chelem. Quant à moi, je ne peux pas reparler sur 4♠ car François peut n’avoir que 2 ou 3 points misérables. Voilà un des inconvénients des Sans-Atout exotiques dont je vous parlais dans l’introduction.
Pas grave, me direz-vous ? Ca va être pareil dans l’autre salle ?
Ben non, parce que, dans l’autre salle, il y a mes amis Michel Claret et Jean-Pierre Rocafort, qui jouent la Majeure d’Abord, un système à relais inventé par Jean-René Vernes, le père de la loi des levées totales. Or, ce système décrit très bien les tricolores 4144 de 23 points, contrairement à la majeure cinquième.

A la fin de la donne, c’est donc le désespoir. Ils vont déclarer 6♠ en deux coups de cuiller à pot, nous passer devant et nous envoyer ad Patres !

En match par quatre, il ne faut jamais désespérer, même si la partie semble mauvaise, car vous avez des partenaires, en l’occurrence Philippe Roger et Alain Nahmias (qui nous a quitté depuis). Sur la donne où nos adversaires se sont arrêtés à 3♠ avec les atouts 4-1, ils ont déclaré 4♠ comme je m’y attendais, ils se sont fait contrer… mais ils ont gagné le coup (je ne sais toujours pas comment !) : 790. Du coup, sur la dernière donne, Jean-Pierre et Michel ont bien décrit le 4441 de 23 points et découvert qu’ils étaient en zone de chelem mais, pour tenter de compenser le 790, ils ont déclaré… 7♠ ! Un contrat pas du tout ridicule, d’ailleurs, simplement sur l’impasse à Trèfle… qui ratait !

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Professeur agréé par la F.F.B, Marc Kerlero enseigne le bridge depuis 1980. Il est l'auteur de 15 ouvrages, dont plusieurs best-sellers et a été rédacteur en chef d'Objectif 13 puis de Bridgerama. Il a collaboré aussi à Jouer Bridge. Il a été champion d'Europe junior en 1984, vice-champion de France de division nationale I en 2004, champion de France de division nationale II par quatre en 2014 et vainqueur de la Coupe de France en 2019.