Gagnantes ou perdantes ?

Gagnantes ou perdantes ?

Pendant des années, dans les livres de bridge, les cours de bridge, les revues de bridge, on expliquait que, lors de l’établissement de son plan de jeu, le déclarant devait compter ses gagnantes lorsqu’il jouait à Sans-Atout et ses perdantes lorsqu’il jouait à la couleur.

Lorsque j’étais jeune professeur, c’est ainsi que j’enseignais, “comme tout le monde”… jusqu’au jour où Philippe Cronier m’a convaincu que ce n’était pas la bonne méthode et qu’il fallait toujours compter ses gagnantes, quel que soit le contrat.

Philippe Cronier

Je vais essayer ici de vous convaincre qu’il a raison.

D94
V43
653
R864
ARV108
D107
82
AD7
ONES
1♠
-2♠-2SA
-3♠fin

Contrat : 3♠

Entame : Roi de Carreau.

Ouest insiste de la Dame de Carreau, puis du Valet.

Mettons-nous dans la tête d’un déclarant qui n’est pas un champion et à qui on a appris à raisonner en perdantes :

– Aucune perdante à l’atout, deux perdantes à Cœur, deux perdantes à Carreau et zéro à Trèfle, ça fait quatre : tout va bien puisque je joue 3♠.

Tranquille, notre héros coupe le troisième tour de Carreau et purge les atouts, aimablement répartis 3-2. Cœur, maintenant. La défense prend et insiste à Carreau. Ouille, Sud doit couper de son dernier atout. Trois tours de Trèfle, alors, mais la couleur se révèle partagée 4-2. Cœur encore mais Est table avec l’As de Cœur et le treizième Carreau, Sud devant défausser son Cœur maître sur cette dernière levée. Une de chute.

Mais que s’est-il passé ?

Sud s’est fait raccourcir, ce qui nous permet déjà de constater que le compte en perdantes est faux dès lors que le déclarant peut avoir un problème à l’atout. Pourtant, avec des Piques de cette qualité, il n’était pas limpide qu’il pouvait y avoir un “problème” de ce côté !

Regardons les quatre jeux :

D94
V43
653
R864
632
952
RDV
V1032
75
AR86
A10975
95
ARV108
D107
82
AD7

Voici maintenant le raisonnement d’un joueur du même niveau mais qui raisonne en gagnantes, comme à Sans-Atout :

– J’ai cinq levées maîtresses à Pique et trois à Trèfle, ça fait huit. Il m’en manque donc une (déjà, vous voyez qu’il ne part pas du principe que son contrat est “dans la poche”). Où vais-je pouvoir la trouver ?

J’ai deux espoirs : soit les Trèfles 3-3, soit l’établissement d’une levée de Cœur. La deuxième solution semble bien meilleure avec Dame-Valet-10, le partage 3-3 des Trèfles ne se produisant qu’environ une fois sur trois.

Pour réussir à affranchir un Cœur, je n’ai pas de problème de maniement de couleur, évidemment, mais il va falloir que je perde deux fois la main.

Quelles méchancetés vont alors pouvoir me faire mes adversaires ?

Réponse : m’appauvrir en atout, ce qu’ils sont déjà en train de faire à la troisième levée en m’obligeant à couper. Résultat, si j’enlève les atouts, je n’en aurai plus qu’un, même dans l’hypothèse favorable du partage 3-2. Comme je vais lâcher la main deux fois, je risque d’exploser.

Y a-t-il une solution ?

Bien sûr : il faut que je commence par l’affranchissement des Cœurs. Certes, il existera un petit risque de subir une coupe si les Cœurs sont 5-2, mais c’est peu probable, d’autant plus que, dans ce cas, la défense aurait pu encaisser cette coupe elle-même.

Ainsi, lorsque la défense prendra la main à Cœur la première fois, elle ne pourra pas continuer utilement à Carreau puisque je pourrais alors couper de la Dame ou du 9 du mort, sauvegardant ainsi les atouts de ma main longue. Si Est-Ouest répugnent à jouer coupe et défausse et rejouent du noir, je pourrais prendre, purger les atouts en trois tours et affranchir mon Cœur alors qu’il me restera encore un atout pour contrôler le coup.

Un autre exemple :

83
A764
AR42
R53
D
RDV10
D983
V1074
RV1097
9853
V10
D2
A6542
2
765
A986
ONES
1-1♠
-1SA-2♠
fin

A la vue des quatre jeux, vous constatez que Sud possède sept perdantes “inéluctables” : quatre à l’atout, une à Carreau et deux à Trèfle puisque la couleur est partagée 4-2. Aucun affranchissement n’est possible (les Carreaux sont 4-2 également)… et pourtant, Sud va gagner son contrat !

Entame à Cœur prise de l’As, Cœur coupé, As de Trèfle, Trèfle pour le Roi, Cœur coupé, As-Roi de Carreau et Cœur coupé. Sud a fait les sept premières levées et il lui reste l’As d’atout !

Comme la double coupe, ce type de plan de jeu est totalement incompatible avec le compte en perdantes.

Exemple suivant :

D1085
ARV
AD
A753
ARV962
53
64
R62
ONES
1♠
-2♣-2♠
-3♠-4♣
-4SA-5
-5SA-6
-6♠fin

Contrat : 6♠

Entame : 10 de Cœur.

Le déclarant qui compte en perdantes va se dire : j’ai zéro perdante à Cœur et à Pique, une à Carreau et une à Trèfle.

Si j’arrive à affranchir un Trèfle (partage 3-3), je pourrais défausser mon Carreau perdant. Sinon, il me restera la chance de l’impasse à Carreau.

Rien de tout ça ne marche, une de chute.

Le déclarant qui compte en gagnantes raisonne ainsi : j’ai six levées de Pique maîtresses, deux Cœurs, deux Trèfles et un Carreau, ça fait onze. Il ne m’en manque qu’une, que je peux trouver à Trèfle, à Carreau ou à Cœur. L’idéal serait de cumuler ces trois chances. Après avoir purgé les atouts, par quoi vais-je commencer ?

– Si je veux tester les Trèfles, je vais en donner un. S’ils sont 4-2, je ne pourrais plus tenter qu’une seule impasse puisque, si elle rate, j’aurais perdu deux levées. Pas de cumul total.

– Si je tente l’impasse à Carreau et qu’elle rate, je ne pourrais plus me rabattre sur les Trèfles puisqu’il faudrait y perdre une levée.

– Si je commence par l’impasse à Cœur, c’est gagné si elle marche. Si elle rate, Est ne pourra pas rejouer Carreau. Il me rejouera donc Cœur ou Trèfle. Je pourrais alors défausser un Trèfle sur un Cœur, puis couper un Trèfle, affranchissant le treizième en cas de partage 3-3. Enfin, si rien n’a marché jusque là, il me restera toujours la chance de l’impasse à Carreau : cumul total.

Bien sûr, vous allez me dire que Sud aurait pu trouver la ligne de jeu victorieuse même en raisonnant en perdantes. C’est vrai. Admettez néanmoins que lorsqu’on commence par se dire “j’ai un Trèfle et un Carreau perdants, comment en éliminer un des deux ?”, il n’est pas forcément limpide de trouver qu’il faut “perdre” un Cœur, dans une couleur où il n’y a pas de perdante ! Ca ne me parait pas très naturel. En revanche, celui qui compte en gagnantes n’a pas ce genre de blocage psychologique. Ca n’est pas plus choquant pour lui de tenter l’impasse à Cœur que s’il jouait à Sans-Atout.

Bien entendu, raisonner en gagnantes ne doit pas empêcher le déclarant, comme il doit le faire à Sans-Atout, de compter aussi les levées que l’adversaire risque de faire (ce qui n’est pas la même chose que les “perdantes”).

En fait, il faut compter les gagnantes des deux camps.

Exemple :

RD4
R84
DV1042
76
V10987
A76
93
ARV
ONES
1♠
-2-2♠
-4♠fin

Contrat : 4♠

Entame : Dame de Cœur.

Sud peut s’octroyer quatre levées d’atout certaines (même si elles ne sont pas “maîtresses” puisqu’il manque l’As), deux levées de Cœur et deux levées de Trèfle : huit. Une coupe à Trèfle de la main courte est possible mais ça ne ferait encore que neuf. Bien entendu, on doit songer à l’affranchissement des Carreaux, susceptibles de procurer trois levées, soit largement assez pour arriver à dix.

Passons maintenant aux levées de la défense. Elle en possède trois “maîtresses” : l’As d’atout et As-Roi de Carreau et va tenter d’en affranchir une quatrième, à Cœur, ce qu’elle a commencé à faire dès l’entame. Si Sud s’obstine sur un plan basé sur les Carreaux, il va très probablement se faire prendre de vitesse (exactement comme à Sans-Atout quand la défense peut affranchir sa longue avant celle du déclarant). Le temps de faire tomber l’As d’atout et As-Roi de Carreau, la défense aura eu tout le loisir de faire tomber As-Roi de Cœur.

Sud doit donc se rabattre sur une ligne de jeu où l’établissement de sa dixième levée est rapide et, vous l’avez deviné, il s’agit de l’impasse à Trèfle, a priori “inutile” puisqu’on pouvait couper le Valet de Trèfle. En fait, elle n’est pas “inutile” du tout. Si elle marche, Sud fera trois levées d’honneurs à Trèfle et pourra défausser un Cœur du mort sur son troisième Trèfle, créant ainsi une coupe qui n’existait pas au départ. Il pourra alors couper son Cœur perdant (de la Dame) et, enfin, jouer atout. Le bon timing : entame à Cœur prise du Roi, Trèfle pour le Valet (qui fait la levée, sinon c’est chuté), As-Roi de Trèfle pour défausser un Cœur du mort, As de Cœur et Cœur coupé de la Dame, Roi de Pique….

Voilà. J’espère vous avoir convaincus que le compte en gagnantes vous donnait souvent de bien meilleures chances de trouver la bonne ligne de jeu.

J’ajoute que je ne connais aucune donne où le raisonnement est plus simple avec les perdantes.

Mais alors, me direz-vous, pourquoi a-t-on enseigné comme cela pendant tant d’années ?

Aucune idée… En ce qui me concerne, ça fait bien trente ans que j’enseigne à compter les gagnantes.

Professeur agréé par la F.F.B, Marc Kerlero enseigne le bridge depuis 1980. Il est l'auteur de 14 ouvrages, dont plusieurs best-sellers et a été rédacteur en chef d'Objectif 13 puis de Bridgerama. Il a été champion d'Europe junior en 1984, vice-champion de France de division nationale I en 2004 et champion de France de division nationale II par quatre en 2014.